Charlie Jam : bilan et présentation des jeux

Charlie Jam : bilan et présentation des jeux
Feb
03

Charlie Jam : bilan et présentation des jeux

Le contexte

 

Le 1er février au soir se terminait la Charlie Jam. Cette « Jam » – événement de création de jeu vidéo en temps limité sur un thème donné – était particulière pour deux raisons :

  • Elle ne consistait pas en une conception de jeu en 48h (comme la Global Game Jam) mais plutôt en un moyen de rassembler différents jeux conçus sans contrainte ;
  • Son thème était de permettre à des développeurs de l’exprimer sur les événements ayant débuté le 7 janvier, à savoir l’attentat de Charlie Hebdo et tout ce qui a suivi.

Cette initiative partait d’un constat : quelques soient leurs opinions vis-à-vis de la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, de nombreux artistes amateurs ou professionnels se sont exprimés à leur manière sur cette semaine du 7 janvier. Des écrivains ont écrit, des chanteurs ont chanté – et évidemment, des dessinateurs et caricaturistes ont dessiné. C’est normal : face à un événement grave aux conséquences vastes et complexes, il est difficile de rester silencieux.

Alors, pourquoi ne pas s’exprimer par le jeu vidéo ? A l’heure où l’on parle de Newsgames chez The Pixel Hunt, de jeux tels que Papers, Please ou de collectifs comme la Molleindustria, il paraît légitime de penser que l’expression par le jeu vidéo peut être liée à l’actualité.

Si l’idée a été appréciée et relayée assez largement, certaines réactions frileuses ont émergé vis-à-vis de l’initiative, y compris parmi certains concepteurs pour qui le jeu vidéo n’a pas la capacité d’être un média d’expression chargé de sens. Heureusement, les productions de cette Jam se sont révélées riches et diverses, les créateurs ayant chacun traité le thème d’une façon spécifique.

Je vous propose donc de découvrir les jeux créés et de voir comment les créations répondent d’elles-mêmes à la problématique d’expression par la conception de jeux. Sans ordre particulier, voici les 8 créations postées sur Itch.io :

berte

M Charlie Berté (PPedros)

Dans ce jeu ne se réclamant « d’aucun bord politique, religieux ou communautaire si ce n’est de la communauté française », le joueur incarne un taille-crayons.

Sur un tableau unique, des crayons reconstituent peu à peu des couvertures de Charlie Hebdo sous le feu d’un terroriste. Taillez un crayon cassé pour faire apparaître deux nouveaux crayons tout neufs (un peu comme sur cette fameuse image virale). Le jeu se complique au fil du temps car le joueur doit rapidement réparer de nombreux crayons qui disparaissent sinon et pénalisent alors le joueur.

Heureusement, après quelques crayons taillés avec succès, un super « Captain Crayon » apparaît blessé : taillez le également afin qu’il ridiculise le terroriste en le déshabillant jusqu’à le faire fuir. Le jeu est accompagné par la chanson de Georges Brassens « Le temps ne fait rien à l’affaire ».

En résumé, les crayons sont plus forts que la bêtise.

Eraser

Save Charlie Hebdo with your eraser (@KerguelenQ)

Ce jeu a un objectif clair et simple : utiliser une gomme pour effacer les balles tirées contre l’équipe de Charlie Hebdo. Dirigez la gomme avec la souris et maintenez le clic gauche appuyé pour activer l’effacement.

Cela ne l’empêche pas d’être terriblement difficile. Les balles étant tirées à un rythme soutenu et à peu près aléatoire, le joueur doit faire preuve d’une grande concentration pour dépasser quelques secondes de jeu, le tout sur un fond musical déprimant accompagné d’un bruit de balles oppressant. La représentation en « Gros pixels » montre une fois de plus que le réalisme n’est pas une condition sine qua non au ressenti d’émotion.

Cette fois, l’heure est au désespoir : difficile de lutter contre des fusils d’assaut avec une gomme. Pourtant, la nature du jeu pousse à rejouer pour essayer de toujours améliorer son score. De là à y voir une métaphore optimiste, il n’y a qu’un pas que je ne me risquerais pas à faire à la place de chaque joueur.

death

The possibility of death (@lectronice)

Le joueur incarne un lapin qui, aidé de son ami pingouin, cherche à construire un crayon géant dédié à la liberté d’expression. Pour se faire, vous allez devoir vous promener dans un niveau de jeu assez large pour collecter des pixels destinés à la création du crayon. Une fois le crayon terminé, le duo décide de l’envoyer dans l’espace pour dessiner un grand pénis en l’honneur de la liberté d’expression.

Vous l’aurez remarqué : en surface, le jeu ne fait aucune référence directe à l’attentat de Charlie Hebdo. Et pourtant, les liens sont forts et nombreux. Certaines références sont immédiates, telles que le concept de liberté d’expression, le crayon géant et le dessin de pénis si proche de certains dessins potaches de l’hebdomadaire satyrique. D’autres peuvent être interprétées lors des discussions entre les deux personnages. Le point d’orgue du jeu est atteint lors de sa conclusion que je laisse au joueur le soin de découvrir.

La Jam consistait en un moyen pour les développeurs de s’exprimer et cela n’impliquait pas de citer directement les événements au sein du jeu. Comme pour tout autre moyen d’expression.

paper

A piece of paper (@rootgames)

Cette fois, vous incarnez Charb face à des terroristes. Ces derniers tirent une balle sous forme d’un mot : « Hate ». Vous pensez pouvoir esquiver la balle en bougeant, mais il n’y a rien à faire : la balle entrera fatalement en collision avec votre avatar.

Puis un écran noir apparaît : « It is over… or is it ? ». Cette fois, Charb riposte en envoyant des journaux roulés sur ses attaquants ! Mais les journaux n’atteignent jamais leur cible et restent en lévitation près des terroristes. Bouger n’y change rien : peu importe la trajectoire des journaux, ils ne blesseront pas vos attaquants.

Un autre écran noir l’explique : les balles tuent, pas les journaux. Finalement, ça a quelque chose d’évident – mais ça ne m’a pas empêché d’avoir eu, l’espace d’une seconde, une espérance sauvage que les journaux allaient abattre mes adversaires. Et ce court moment, entièrement induit par l’expérience de jeu que véhicule le concepteur, rappelle à quel point il peut être facile de tomber dans un esprit revanchard toxique.

Mentionnons également que le développeur (Turc) est l’unique participant non francophone.

JeSuisCharlie

Je suis Charlie (fredd)

Le parti-pris de ce jeu est plus belliqueux : le joueur incarne un rescapé de la tuerie de Charlie Hebdo et riposte en lançant des crayons sur des terroristes cagoulés. Les crayons bien lancés se fichent dans les têtes de vos cibles.

Ce jeu se rapproche certainement de ce que certaines personnes craignaient en évoquant la création de jeux violents. Pourtant, le message global reste dans la lignée de l’actualité : les crayons sont plus forts que les fusils.

charlie

Charlie. (xsoul)

L’unique jeu de gestion de cette liste vous propose d’incarner Charlie, journaliste dans un quotidien relativement peu scrupuleux. Pour chaque nouvel article à écrire, vous disposez de 3 possibilités affectant différemment votre crédibilité auprès de vos supérieurs d’une part et votre sens moral d’autre part. Ainsi, un article léger baissera votre sens moral mais fera remonter votre crédibilité là où un article plus sérieux fera l’inverse.

A vous de jongler entre ces deux variables. De plus, vos collègues viennent fréquemment à votre fenêtre pour copier vos articles, ce qui vous force à taper vos publications uniquement lorsque vous n’êtes pas observé. Vos adversaires ne sont donc pas représentés par de quelconques terroristes mais par votre directeur de publications et vos propres corédacteurs.

Vous pouvez également découvrir le jeu via une vidéo Youtube.

Invader

Charlinvader (Antycore)

Cette fois, le joueur a le contrôle d’un fusil AK-47 tirant des balles sur des crayons descendant petit à petit façon « Space invaders ». Seulement voilà, chaque crayon détruit fera apparaître deux autres crayons qui continueront implacablement leur route. De plus, chaque tir effectué avec succès fera apparaître un bout de la phrase « Je suis Charlie ».

Le joueur est vite débordé par des hordes de crayons qui finissent par arriver en bas de l’écran et remplacer le fusil par la phrase « La liberté d’expression ne cèdera pas face aux balles ».

Efficace et percutant, le jeu passe un message avec des mécaniques simples.

nico

#JeSuisNico (@yaki_)

On termine par un jeu insolite : le joueur doit prendre des photos du cortège de dirigeants de la manifestation du 11 février, mais doit prendre garde à ce que sur la photo ne figure pas Nicolas Sarkozy, qui surgit de temps à autres à différents endroits de la manifestation.

Intitulé #JeSuisNico, le jeu est inspiré du buzz catalysé par le compte Tumblr je-suis-nico représentant diverses photos connues et/ou historiques sur lesquelles est incrusté Nicolas Sarkozy. Le jeu prend le parti-pris d’un humour résolument potache tout en traitant d’un sujet populaire sur la sphère des internautes français, à savoir la pertinence de ce cortège et de ses représentants.

 Aurélien Lefrançois (@eggdestroyer)

About Aurélien Lefrancois

Game Designer & voyageur. Créateur des Mécanicartes et du projet Ludi Vojago. Amateur de jeux de société... mais pas que !

One comment

  • avaugoux
    Feb 3, 2015 @ 15:36 pm

    Merci! Merci!

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